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Lecture d' Une vie ordinaire

un roman-poème, une autobiographie peu commune

première partie :

introduction

événements digressions et escapades

un temps anecdotique

temps flou

fin de la page


deuxième partie...

la dispersion - jeux avec les mots - un vers cahotique - présence du je - conclusion


bibliographie

 

 

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Introduction

 

Choisir de lire Une vie ordinaire, autobiographie tout à fait hors norme, ne tient pas à la volonté de parler uniquement d'un texte qui se situe à la lisière du genre autobiographique mais bien aussi de parler d'une œuvre de poésie. Or, autobiographie et poésie peuvent paraître ne pas pouvoir s'accorder, puisque la poésie ne semble pas être la plus apte à rendre la vérité, car elle prend des détours imagés ou se laisse aller à l'évocation d'images sublimes. Mais la poésie de Georges Perros n'est pas telle, car il cherche au moyen de son langage à rendre au mieux les sensations, les expériences vécues. Et la parole poétique semble parvenir à cette vérité parce qu'elle va au-delà du langage ordinaire, ou plutôt du langage que l'on utilise en oubliant ce que les mots signifient. Perros fait donc de son langage le lieu d'une expérience de la vérité.

Si d'autobiographie il peut être question pour ce "roman-poème" qu'est Une vie ordinaire, c'est toutefois en lui apposant de nombreuses particularités. À commencer par l'absence de volonté de la part de Georges Perros de faire une œuvre autobiographique en ne passant pas de pacte avec son lecteur. Et non seulement le pacte n'est pas prononcé, mais il est aussi sans cesse rompu, du moins en apparence, par de nombreuses ruptures qui coupent le fil du discours et transgressent les différents niveaux de narration. Mais la mise en doute organisée ne rompt pas le pacte, elle scelle au contraire une triple complicité du lecteur avec les figures de l'œuvre. Avec le personnage tout d'abord comme dans beaucoup de livres. Avec le narrateur ensuite parce que le lecteur peut lui être reconnaissant de ne pas le tromper, et parce qu'il flatte en quelque sorte son sens critique en insérant des vers où il s'adresse à sa conscience, comme hors de l'illusion de la fiction. Et enfin avec l'auteur, vaste et humble organisateur d'un écrit polymorphe et aussi peu monolithique et lisse que peut l'être la vie d'un homme. Le texte met donc en évidence les multiples facettes d'un homme en usant de moyens très divers et la lecture amène à la recherche de ce qui fait l'unité ou la diversité, la dispersion de l'homme dans l'œuvre.

Un récit autobiographique ne peut qu'être un discours a posteriori sur des événements, une existence, passés. Or, ce retour sur le vécu implique un regard vaste, embrassant les différents temps, les diverses époques de la vie d'un homme. Regard porté à la fois en arrière et sur les conséquences présentes de ces instants passés. Le temps est donc multiple car il épouse les images successives de l'homme – personnage, narrateur et auteur – présentes dans le texte. Et la diversité de ces empreintes du temps sur l'homme imprègne les vers et le langage. Georges Perros ne date jamais, ni ses lettres, ni ses "événements", car dater fige, et nous sommes, dit-il "drôlement discontinus". Une vie ordinaire rend compte de cette dispersion, car le temps y est décousu, vague et multiple.

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Événements, digressions et escapades

Dans la "vie" de Georges Perros tout semble faire événement ou plutôt rien ne l'est. Événements, petits riens quotidiens, qui remplissent la "vie" de Perros. Mais il semble plus approprié de parler d'anecdotes comme Perros le suggère lui-même à la page 132 d'Une vie ordinaire en écrivant "Anecdotique je le suis/ Merci de me le faire entendre", ou encore comme le montrait le sous-titre du manuscrit, Poésie anecdotique, sous-titre qui n'a pas été conservé. Il n'est sans doute pas anodin que l'auteur, d'entrée de jeu, nous donne la teneur de cette vie qu'il va nous raconter, car n'est-elle pas d'emblée qualifiée d'"ordinaire". Georges Perros ne cherche pas à nous raconter sa vie en nous montrant ce qu'elle a d'unique ou d'extraordinaire; et l'emploi de l'indéfini "une" révèle à quel point il s'agit bien d'une vie prise parmi tant d'autres et dont l'intérêt réside peut-être dans ce qu'elle a de commun avec tant d'autres vies humaines.

Le récit d'une séquence à l'autre aussi bien qu'à l'intérieur même des séquences, est loin d'être linéaire. Georges Perros au contraire semble évoluer au gré de sa pensée et principalement par association d'idées. On peut en venir à se demander parfois où est le récit premier et dans quel temps il se situe. Et les anecdotes et digressions qui ponctuent le texte peuvent apparaître comme des excroissances inutiles; sans elles, on ne ressentirait pas cependant ce rythme syncopé et malmené de la narration. Les digressions ainsi que les pointes d'ironie apparaissent généralement lorsque le récit semble prendre un peu trop d'entrain, comme pour casser un écoulement un peu trop fluide de la parole et du souvenir.

Les digressions, anecdotes et escapades loin du fil du récit sont très nombreuses et constituent à elles seules un récit parallèle. Et sans elles, non seulement le rythme s'en trouverait changé mais aussi le contenu car, alors qu'elles semblent hors-sujet, c'est peut-être là qu'on en apprend le plus sur Georges Perros lui-même. Les digressions dans un récit premier qui essaie en vain d'être chronologique permettent une juxtaposition des différents temps, et offrent ainsi en quelque sorte une vision synoptique du personnage, du narrateur, de l'auteur, un peu à la manière d'un tableau cubiste. Les multiples facettes de l'homme se révèlent dans les différents temps et on verra ensuite qu'elles se retrouvent dans les différents niveaux du texte. Si la chronologie du récit est assez malmenée par les escapades temporelles, elle apparaît également troublée par les lieux qui se multiplient à l'envi.

Georges Perros n'avance pas à coups de dates dans sa Vie ordinaire mais bien plutôt en suivant le fil d'une pensée qui saute d'un mot à l'autre, par association d'idées. Dans cette progression louvoyante, les différents lieux tiennent une place très importante. Perros aime à citer les lieux par lesquels il passe et qui sont constitutifs de son horizon et du personnage lui-même. Plus que les dates, les lieux lui fournissent des repères; ainsi, lorsqu'il va à l'école, on ne sait pas quand il la fréquente mais on sait dans quelle ville elle se trouve :

L'école était rue Libergier

qui mène vers la cathédrale

J'habitais rue des Capucins (...)

Mais pour en revenir à Reims

car c'est de Reims qu'il fut question

pour mon certificat d'études

Les lieux définissent les gens et les époques. Et ils ont une telle importance, tous ces lieux qui forment le parcours de Georges Perros, qu'avec le manuscrit d'Une Vie ordinaire se trouve une petite fiche dressant la liste des différentes étapes, de la rue Claude-Pouillet jusqu'à Douarnenez, rue Anatole France. Et ce n'est sans doute pas un hasard si les dates mises en regard des lieux ne sont pas nombreuses; elles s'arrêtent en 1938 à Belfort. Le temps, pour lui, semble plus se définir par l'espace, les lieux investis, que par les dates.

L'évocation des multiples lieux apparaît parfois comme un véritable jeu, un peu comme un plaisir des mots et surtout des noms propres. Il donne très souvent des noms de rue, mais aussi des noms de villes ou villages. Ainsi, page 25, lorsqu'il situe une anecdote "à Mandeure près Pont-de-Roide sur le Doubs", semble-t-il prendre plaisir à accumuler des noms aux sonorités étonnantes et qui ne veulent rien dire en tant que tels. De même, l'alignement de plusieurs noms de personnes remplit une fonction à peu près semblable; et quand on lit "Denis d'Inès Seigner/ Yonnel Annie Ducaux" ou encore l'enchâssement "Pierre Jean Jouve Klossowski", on ne sait plus très bien où s'arrêtent les noms respectifs. Dans Poèmes Bleus, cet aspect gratuit des noms propres est particulièrement remarquable; ils sont là pour le plaisir de la musique qu'ils dégagent.

Keralleunoc

Stangkergoulas (...)

Clohars Carnoët

Rozermeur (...)

Aulne

Aven

Ces mots aux consonances étranges, pour qui n'est pas Breton d'origine, prennent corps et matière car il les dit "mots de granit et mots de laine" et évoquent des lieux aimés. Le mot évoque autant par son signifiant que par sa forme et son bruit; la musique qui en découle n'est pas sans lui rappeler le plaisir du lieu. Le plaisir de l'écrivain se double ainsi du plaisir du promeneur qui aime à observer la nature, le paysage. Si la nature, et particulièrement celle de la Bretagne, est importante pour Georges Perros, il dit pourtant n'en parler jamais. La Bretagne est donc plus qu'un cadre de vie qu'il dépeint, car il dit qu'elle est un rêve qu'il a fait et qu'elle fait partie de ces lieux "qui grandissent avec nous/ nous envahissent/ A tel point que si l'on me demandait/ comment était fait l'intérieur de mon corps/ je déplierais absurdement la carte de la Bretagne." L'importance de la musique des noms – et en Bretagne elle est si particulière – rejoint la question de l'accent et du patois qui campent un personnage, car on se défait difficilement d'une prononciation et le rapport aux mots est donc variable.

Perros recherche une musique des noms qui permet également une évocation de lieux spécifiques et donc de moments singuliers. Les gens sont liés à des lieux : un amour de jeunesse "rue des Acacias" et "rue d'Assas", Sartre et "Salacrou rue Jean-Goujon" dont l'amitié daterait de "Normandie". Et l'espace définit le temps : les "bonnes goulées d'amitié/ (...) Vauhallan, Ham, Cergy, Bourg-la-Reine", ou un "souvenir celui/ d'un jour où [il] franchi[t] la porte/ du Collège où Wahl officie/ Vous savez bien face à l'église/ Saint-Germain-des-Prés". C'est donc tout un cheminement dans le temps et dans l'espace que Poèmes Bleus et Une vie ordinaire révèlent. Et ce parcours entre les lieux, les gens et les moments s'inscrit dans un temps qui est celui de la vie d'un homme mais qui ne paraît pas pour autant facilement définissable.

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Un temps anecdotique

Le vers de René Char choisi pour l'exergue d'Une vie ordinaire, "On naît avec les hommes. On meurt inconsolé parmi les dieux", situe la position de l'auteur et rappelle cet attachement pour la vie terrestre. Il ne s'y trompe pas, la vraie vie est bien sur terre comme peuvent en témoigner également les nombreuses allusions dans Une vie ordinaire : "Je suis pour le discours humain/ Je suis pour la moitié de pain" ou encore "je sais que mon royaume est bien de ce monde", où le discours christique est renvoyé au monde d'en-bas. La dissymétrie dans le vers de René Char accentue cet aspect, car il y a une différence entre être "avec" et être "parmi". Le premier terme suggère une solidarité et une similitude entre les hommes, tandis que "parmi" donne l'image d'une solitude, d'un être perdu au milieu des dieux. Il paraît y avoir de surcroît un déséquilibre entre les deux temps, car si la vie a une fin, la mort semble s'écouler éternellement dans un chagrin sans fin. Une sorte d'injustice apparaît entre cette vie trop courte et cette éternité que l'on passe à regretter le temps d'avant. Idée que reprend Perros de façon ironique page 152 :

De vivre rien ne nous console

Mais mourir nous fait de l'effet

pour un bout de temps je pense

Ainsi, le temps de la vie est-il tellement bref qu'il semble aboli, comme si entre naître et mourir il n'y avait rien, alors qu'il y a l'essentiel, cet essentiel qui permet aux seuls verbes naître et mourir d'exister. La vie condensée à l'extrême dans ce vers se résume presque à la vie d'un insecte éphémère, d'un être d'un seul jour. Un tel vers paraît étrange mis en exergue d'un texte qui se présente comme une autobiographie, ou du moins comme le récit d'"une vie", d'une individualité qui s'inscrit dans la durée. Mais il campe en même temps l'œuvre et le personnage qui se demande "comment faire pour vivre sachant que l'on va mourir".

Le temps de la vie est donc fondamentalement bref. Trop court même, comme le suggèrent les premières séquences d'Une vie ordinaire. En effet, Georges Perros semble commencer par où commence toute autobiographie classique, c’est-à-dire par le récit de la naissance. Mais d'emblée, on voit bien qu’il ne se contente pas de dire "je suis né" comme le répète Perec sans pouvoir, ni savoir comment, aller plus loin. L'épisode de la naissance se décline en cinq séquences. Or, à chaque fois, la naissance est contrebalancée par l'idée de la mort, ou tout au moins par le doute. Ce jeu de contrepoids est le plus frappant à la page 28. Alors qu'enfin il parvenait à l'affirmation complète et certaine, "Je suis né dans une mansarde" – rétrécissement ultime de la focalisation, partie d'une incertitude, "On m'a bien dit que j'étais né" passant par : "Où je suis né on me l'a dit" pour préciser enfin : "Je suis né rue Claude Pouillet" – la deuxième strophe se présente comme une épitaphe ou plutôt une plaque commémorative :

Ici naquit Georges Machin

qui pendant sa vie ne fut rien

et qui continue Il aura

su tromper son monde en donnant

quelques fugitives promesses

mais il manquait c'est certain

de quoi faire qu'on le conserve

en boîte d'immortalité

Cette abolition de la vie à peine commencée se retrouve également dans l'usage des futurs, très rares, et qui apparaissent tous comme négatifs; ainsi les voit-on dans le discours de la mère : "Elle me disait sans cravate/ on ne te recevra pas là/ si tu ne t'habilles pas bien/ on te renverra sans délai". Et aussi dans les deux derniers vers : "Les petits bébés du néant/ s'en pourlécheront les babouines", où le néant accompagné du néologisme "babouines" rend caduque toute prophétie. La vie ne semble pas pouvoir permettre de projection. A peine y a-t-il une connaissance du présent comme Perros le signale lui-même dans un entretien : "Je suis toujours ce que je vais devenir". L'absence de projection et la vision du néant sont l'expression du peu de chose, voire du rien, qu'est la vie d'un homme. Le "rien" est un thème récurrent dans l'œuvre de Perros où il peut prendre divers aspects. Il est en effet à la fois ce qu'il recherche et ce qui le constitue; ainsi est-il un des aspects de sa perception sensible de sa présence au monde.

Le recueil s'ouvre sur une sorte d'invitation à la découverte : "La préface est à l'intérieur". Affirmation étonnante puisqu'une préface doit être antéposée, séparée du texte distinctement pour préparer le lecteur, lui annoncer ce qui va suivre. En l'intégrant au reste de l'œuvre, Perros l'annule et donne au texte lui-même cette fonction. En même temps qu'il se défend d'utiliser les moyens institutionnels pour cadrer son discours, il joue sur les mots et en appelle à un rapport aux mots plus immédiat, plus sensible. En effet, "intérieur" peut être entendu à double sens. La coïncidence entre le début d'une œuvre et le début d'une vie fait se confondre le préambule et les origines dans le début de l'histoire. Mais cela peut signifier aussi que le message est à comprendre à l'intérieur de l'œuvre et que par conséquent il n'est pas besoin de tenir un discours sur l'œuvre. Pas de prélude et un commencement qui bégaie, avec la répétition de l'épisode de la naissance, comme un difficile accouchement de la personne; la fragmentation du texte en séquences rompt l'enchaînement du temps et l'empêche de s'écouler normalement.

Le temps de Georges Perros ne semble pas vouloir respecter un déroulement rationnel, chronologique, défini par des dates ou des heures mais bien plutôt par des moments singuliers, des sensations, des étapes personnelles. Ainsi son appréhension de la vie apparaît-elle du domaine du sensible, et la première séquence : "rien ne m'ayant encor donné/ l'enviable sensation/ d'être tout à fait là sur terre", donne la mesure de la perception qu'il a de sa présence au monde. Elle se décline sur le mode de la sensation puisque, deux pages plus loin, il dit entendre "le taciturne goût de vivre (...) qui se parle en moi/ comme dans un habit trop grand se débattent la chair et l'os/ d'un qui aurait poussé trop vite". Et lorsqu'il écrit page 119 d'Une vie ordinaire : "Je vois ce que je regarde Je sens/ ce que je sens (...)/ Stupéfait de marcher d'en être/ de ce monde en faire partie", on voit bien à quel point l'appréhension sensible est plus importante qu'une vision intellectualisée. Car le texte n'est pas une élaboration abstraite de l'esprit, mais une somme d'expériences sensibles. Et sa recherche de dépouillement tient peut-être à cette volonté de ne pas trahir la réalité.

Sa manière d'appréhender le monde est donc du domaine du ressenti. C'est peut-être pour cette raison que de ses parents il n'a pas gardé souvenir d'une image précise, photographique, mais plutôt de gestes, d'intonations et d'accents. A la page 147 on peut lire : "Les gestes/ de ma mère dans la cuisine/ quand elle faisait à manger/ c'est tout ce qui me restait d'elle". Puis, page 182 : "(Que me reste-t-il de mon père/ sinon certains gestes que j'ai/ ou que je me surprends d'avoir/ un timbre de voix un accent…)" Quant à l'évocation des lieux, c'est également une appréhension sensible qui domine derrière les mots. Ainsi quand dans Poèmes Bleus il s'imagine dans le petit bistrot c'est

Dans l'ombre des choses humbles

L'odeur de la réglisse, du pierrot gourmand

De la semelle de caoutchouc

De l'essence

De la vie.

Ce lieu est habité par des odeurs quotidiennes, ou bien renvoyant à des souvenirs d'enfance et qui manifestent la "vie", une certaine présence au monde. Le rythme décroissant des quatre vers fait d'autant plus ressortir ce dernier mot, clef dans l'œuvre de Perros.

Sa façon de percevoir les événements est également dominée par cette appréhension empirique. Et c'est pour cette raison que parfois les repères temporels sont infimes par rapport aux événements auxquels ils se rattachent. Ainsi

... c'est cirant mes souliers

geste rarissime et jamais

depuis ne l'ai recommencé

qu'à Rennes les premières bombes

en France tombées échouèrent

Il semble s'amuser lui-même de la distorsion entre l'importance des événements et ce qu'il fait; comme après, lorsqu'il dit, dans ce même temps de guerre, qu'"une bougie/ rendait [sa] crainte moins terrible/ de voir surgir une souris", et non un Allemand ou un obus. C'est l'impression qu'il en reste, celle d'une insouciance. Le temps de l'enfance en effet paraît lié à l'innocence, à une certaine inconscience d'être au monde. C'est la douceur des souvenirs comme le "dimanche d'hiver vibrant en collectivité sportive" "dans les tribunes (...) C'est l'odeur qui [lui] en est restée", les "vacances à Courrières" où il aimait se "sentir dans le blé bleu qui pique aux jambes" ou le "Paris des bougnats". La légèreté de l'enfance où la sensation apparaît comme le moyen essentiel de connaître et d'appréhender le monde semble prendre fin avec les confrontations à la réalité, lorsque, page 36, il écrit : "L'amitié ce fut difficile".

Dès les premières séquences d'Une vie ordinaire, Perros affirme "quoique me sentant peu au monde/ je dis bonjour ça va bonsoir/ à mes semblables que je croise". Le doute sur son peu de présence au monde est atténué par "mes semblables". Ainsi, à de nombreuses reprises, les expressions qui désignent le personnage-narrateur-auteur en font autre chose qu'un semblable. Il est "l'homme d'un courant d'air" page 20, ou encore "si peu de chose/ en instance de pourriture" page 119. C'est donc le plus souvent une image du rien, de l'absence, de l'infime qui se dégage des expressions qu'il emploie. Et l'affirmation "je suis un homme" ne semble pas pouvoir résister à l'épreuve de toutes les expériences : "je me dégoûte d'être un homme/ Mais j'en suis de moins en moins un". Et même s'il parvient à affirmer son appartenance au genre humain, c'est pour poser la question : "mais qu'est-ce qu'un homme". La figure du néant, du rien, est donc omniprésente parce qu'elle est l'étoffe de nos propres vies. L'absence ou la non-présence est ainsi répétée de nombreuses fois. Or, cette affirmation de son peu de présence paraît étonnante dans une œuvre qui semble destinée à présenter et à affermir une individualité bien vivante. Cet aspect flou de la perception de sa présence au monde se retrouve également dans l'appréhension du temps qui apparaît tout à fait dépourvu de repères.

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Perros ne déroge pas à la règle de commencer le récit de sa vie par la naissance du personnage, comme le fait Rousseau dans ses Confessions, "je suis né à Genève en 1712". Mais c'est "de si drôle de façon" que d'emblée Perros introduit un doute, celui même d'être né, de vivre et d'être bien sur terre. Si cette incertitude d'être se fait oublier, ne serait-ce que parce que l'œuvre est là, l'indétermination quant au temps reste très grande car les repères chronologiques sont tout à fait absents. Même lorsqu'il y a des indications d'âge, celles-ci sont incertaines : "du haut de mes douze ou treize ans", "nous avions tous deux le même âge/ seize ou dix-sept ans ne sais plus", ou bien d'époque : le temps de guerre ou celui du certificat d'études. Mais en général les repères temporels sont de l'ordre de "beaucoup plus tard", "maintenant", "ce soir"..., points de repère qui n'ont de référents temporels que pour lui. Le temps ne semble en fait pas être pour Perros quelque chose de quantifiable, de mesurable. Ainsi lorsqu'il écrit page 23:

Où je suis né on me l'a dit

mais je l'oublie souvent de même

l'âge que j'ai et qu'on me donne

quand il me va comme ces gants

qu'on dit aller aux mains ou doigts

esthétiquement adéquats

sa capacité d'oubli montre le peu d'intérêt porté à l'âge. La comparaison avec des gants ne permet pas une plus grande précision mais donne lieu à un jeu avec les mots et les sonorités, surtout dans le dernier vers cité où les deux mots, "esthétiquement adéquats", résonnent par leurs sons et leur sens compliqués. Il n'a donc pas souci d'informer de façon précise le lecteur sur des détails chronologiques, mais bien plutôt de composer une histoire qui vaille autant pour son contenu que pour sa forme.

Seul repère temporel tout à fait précis, la date de son mariage, On s'est marié l'an dernier/ en mil neuf cent soixante-trois, ne semble pourtant pas correspondre à un événement très marquant, à voir la façon dont il le relate : "la chose fut très réussie/ (...) Puis nous avons repris chemin/ de l'humble quotidienneté". Événement qui ne donne pas lieu à plus de développement que la promenade quotidienne de son chien, car l'événement ne compte pas plus que la banalité des jours ordinaires. Et Perros l'avoue lui-même, il oublie et omet le temps : "Je n'ai pas mémoire/ des dates ni des almanachs/ Je vis dans un monde sans heures/ sans jours sans ans". Dans Papiers Collés, il dit l'homme "toujours anachronique, ou déplacé, quant à sa journée, que dis-je, quant à son millième de seconde précédent. (Ce temps étrange qui s'amusera, soudain, à faire lever les cailles d'un passé à peine perceptible (...). Pauvre chronologie! Ainsi allons-nous)." Le temps est perçu comme le reste et traité de pareille manière, c'est-à-dire qu'il n'a comme repère que des impressions, des sensations qui permettent de le malmener et de lui faire prendre des chemins détournés; un peu comme le langage. Il modèle aussi bien les mots que le temps en fonction de sa vision des choses. Son temps est fondamentalement subjectif car il est investi de son histoire personnelle.

Le récit de Georges Perros n'étant pas linéaire, il saute d'un temps à l'autre sans se soucier des anachronies. On ne sait plus très bien où est le récit premier, s'il s'agit d'un récit au passé qui nous mènerait jusqu'à l'aujourd'hui du narrateur entrecoupé de réflexions a posteriori sur ce passé, ou s'il s'agit d'une réflexion présente illustrée d'anecdotes passées. Son récit n'est pas fondé sur une chronologie rationnelle, mais bien plutôt sur une chronologie subjective, impressionniste et empirique. Il ne fait la connaissance de ses parents par exemple qu'une fois qu'il en a conscience, "Je devais mais beaucoup plus tard/ faire la connaissance ému/e des parents qui m'étaient échus". Ou encore parmi les séquences relatant la naissance, l'une commence par : "Je suis un homme maintenant"; comme si cette affirmation permettait de donner plus de crédit à "je suis né". Le temps du recueil ne suit que la logique de la mémoire qui fait louvoyer le temps sans souci d'une trajectoire plus directe et plus rapide. Les anachronies permettent ainsi de donner une vision globale, de toutes les facettes du personnage. Et elles sont l'expression même de ces multiples images qu'un individu peut renvoyer. Perros peut donc jouer avec le temps car il est dans le domaine de l'écrit où le temps perd sa rigidité et semble pouvoir devenir flexible. Perros préfère organiser ou justement ne pas organiser son texte en fonction de dates. Le temps peut se distendre ou se condenser, il passe toujours par l'écriture qui le teinte à sa manière.

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Temps flou

Le présent apparaît comme particulièrement important puisqu'il est le lien entre le passé et l'avenir, à la fois l'expression du souvenir et celle du discours, de la réflexion présente du narrateur, voire de l'auteur; lien qui s'exprime clairement par exemple dans les expressions assez fréquentes comme "je regrette".

Le présent peut prendre des aspects divers et se remarque tout particulièrement sous la forme du présent de vérité générale. Perros en fait en effet grand usage, à la fois dans les petites morales ou conclusions plus ou moins philosophiques, moralistes, qu'il tire de son expérience. Souvent distingués typographiquement, ces quelques vers qui viennent clore une réflexion se présentent comme la leçon à tirer d'une expérience. Quand, par exemple, il observe que donner à vivre c'est aussi donner à mourir, il en conclut sur un ton amusé qui prend tout à fait les airs d'une comptine, tout en ayant un vocabulaire décalé :

La vie et la mort vont ensemble

bras dessus et puis bras dessous

Vierges et puceaux gardez-vous

quand le sexe un peu vous démange.

Mais qu'est-ce que le présent qui par définition n'est pas un moment précis ? Peut-être ce qu'écrit Georges Perros dans Une vie ordinaire pourrait-il s'approcher d'une définition : "Je ne suis qu'un passant qui tête/ les racines d'un aujourd'hui/ sans hier et sans lendemain"

Mais si le présent est difficile à saisir, il est néanmoins important dans la mesure où il se fait l'expression du quotidien, celui dont on ne peut pas se défaire. Sa parole, son langage sont conditionnés, habités par ce quotidien car sa poésie avant d'être une façon de parler est une manière d'être. Rester au plus près d'une existence quotidienne et des mots qui la disent "à l'écoute du murmure indicible mais sublime que filtre la banalité" est ce qui importe pour Perros déclare Alain Clerval. Et comme le dit lui-même Georges Perros en s'amusant : "ce n'est pas tous les jours qu'on peut parler de tous les jours". Le présent est ce temps du quotidien qui le plus souvent ne donne pas lieu à des embellies comme le souvenir peut le faire. Ce n'est pas pour autant que l'écriture n'est pas alors recherchée, travaillée. Il explique, toujours dans Papiers collés II, comment il est possible de parler des choses quotidiennes sans tomber dans la relation quasi journalistique des événements :

S'il suffisait d'évoquer les choses quotidiennes, de le vouloir pour les rendre intéressantes, ce serait trop facile, comme on a l'air de le croire. Non. Faut accorder ses violons. Il y a, hors notre vision ordinaire, soufferte, endurée, comme une possibilité de chant, de langage mélodique (…), possibilité qui prendrait ses racines dans (…) une sensibilité soudain isolée, branchée, "sensible" au monde alentour, qui se timbre."

Cette conception de l'écriture du quotidien rejoint son mode d'appréhension du monde car elle se situe toujours dans le domaine du sensible. C'est donc une très grande écoute du monde, des autres, de la vie, qui se ressent dans son écriture.

Les temps du passé sont peut-être les plus nombreux – ce qui est sans doute normal dans le contexte d'un récit de vie – car ils induisent le plus souvent l'évocation de souvenirs. Or, la mémoire apparaît comme quelque chose de très important dans l'œuvre de Georges Perros car elle est, semble-t-il, ce qui motive le récit. Mais il y a une différence, dans les éléments au passé, entre ce qui relève du domaine du savoir, de ce qui lui vient de l'extérieur, et ce qui tient à la mémoire, au vécu. Ainsi, dès les premiers vers, le personnage semble prendre naissance par rapport à ce qu'on dit de lui : "On m'a bien dit que j'étais né", "Où je suis né on me l'a dit". Philippe Lejeune remarque à ce propos que "dans les autobiographies, la naissance est souvent racontée dans une sorte de récit indirect libre, qui permet de la fondre avec les premiers souvenirs. Ainsi, les gens comme Perros (…) ont l'air de faire des manières (alors qu'ils disent la vérité), tandis que ceux (la majorité) qui disent "je suis né" ont l'air d'être dans la réalité des choses". La naissance ne peut pas faire partie à proprement parler de notre mémoire; ou bien alors faut-il dire, comme le fait Marguerite Yourcenar dans Souvenirs pieux : "L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903". Le personnage est donc déterminé par les autres, leur regard, leur parole. La mère, qui voulait une fille, l'habille avec "mignons costumes velours", avec des barrettes que les autres enfants lui arrachent. Lorsqu'il parle de ses années d'école, il ne justifie pas lui-même ses échecs mais ce sont les autres qui le font à sa place : "Après pour m'excuser on dit/ que je changeais bien trop souvent/ de lycée".

Toutes ces déterminations par l'extérieur, par des lieux, ("Je suis né ça me va très bien/ dans une rue sans envergure"), se rattachent au monde de l'enfance, sans doute parce qu'il n'a pas alors le pouvoir de décider de ses choix.

Georges Perros semble collecter des souvenirs pour donner forme et consistance à son personnage. Ce sont les années d'école, les rencontres et occupations d'alors qui s'additionnent au fil des pages : la "belle" de la "rue des Acacias" ou la "belle Roumaine", les portraits des amis, les opérettes "tous les dimanches", etc… Mais cette époque paraît bien loin, ainsi qu'il le remarque à deux reprises, page 52 : "C'est très loin tout ça/ Maintenant je sais mieux garder/ secret de mes amours mentaux" et page 65 après avoir parlé de Bruder : "Nous nous aimions bien il me semble/ Mais que les Opéras sont loin". Ce rappel des souvenirs semble donc accroître la distance entre le "je" d'alors et celui d'aujourd'hui. Et ceci d'autant plus que Perros écrit : "Curieux je ne me sens capable/ de parler que de mes amis/ morts ou pour lesquels je le suis". Ces images passées qu'il évoque semblent appartenir à un autre personnage, alors qu'en réalité ils le constituent, même si c'est à l'opposé de ce qu'il est au présent. Les souvenirs, le passé, montrent le personnage en profondeur, composé de toutes les "strates" successives du temps qui l'ont forgé. Et si la mémoire lui fait défaut "[son] corps a gardé souvenir/ plus fébrile que [sa] mémoire". Le souvenir peut donc surgir à n'importe quel moment et venir se mêler au présent en train de se faire. En ce sens le souvenir n'a pas de date et n'est pas plus passé que présent. Et c'est parce qu'il n'a pas de date que le souvenir peut se confondre avec les images du présent. Selon Ferdinand Alquié "le passé [ne] se conserve pas comme tel. Ce qui est conservé est, de ce fait, présent. (…) Toute image du passé dont nous avons conscience est par là même présente. C'est donc à la lettre qu'il faut affirmer que notre mémoire nous présente le passé : le passé est bien par elle rendu présent.". C'est cette imbrication de la mémoire et de la réflexion présente qui permet à Georges Perros de passer d'une époque à l'autre.

L'évocation d'un souvenir l'amène très souvent à une considération générale. Le souvenir semble même parfois n'être évoqué que pour en arriver à ce constat général et quelquefois moraliste. Georges Perros explique ceci dans Papiers collés II : "Ce n'est jamais l'anecdote, le "souvenir" qui me retiennent – j'ai la vie la plus monotone du monde – mais ce qu'ils souhaitent me signaler, soumis à certain régime.". Le souvenir a donc une place importante dans l'œuvre de Perros; et la mémoire semble en être le moteur. Moteur d'une œuvre qui ne va pas par le plus court chemin ni ne va droit au but – et y en a-t-il un? – mais qui se laisse perdre dans les méandres d'une chronologie subjective. La mémoire imprime au texte sa marque; et celui-ci porte en lui la trace d'une figure à la fois une et multiple.

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